Il y a des photographes qu’on découvre en retard,
et c’est peut-être ce retard même qui donne à leur œuvre sa justesse. Madeleine de Sinéty en fait partie. Longtemps restée à la marge de l’histoire officielle de la photographie, elle est aujourd’hui l’objet d’une première grande rétrospective, Une vie, présentée au Jeu de Paume — château de Tours jusqu’au printemps 2026, puis à Paris du 12 juin au 27 septembre 2026. L’occasion de revenir sur un parcours singulier, celui d’une femme née dans un château et devenue le témoin patient d’une France rurale en train de s’effacer.
D’un château à l’autre
Madeleine de Sinéty naît le 13 novembre 1934 au château de Valmer, en Touraine, dans une famille aristocratique désargentée. Son enfance se partage entre les étés dans la vallée de la Loire et les hivers en Algérie, où sa famille possède une plantation de dattes. Après l’incendie du château familial en 1948, la famille se reconstruit ailleurs
— un déplacement qui préfigure, sans qu’elle le sache encore, une existence faite de départs et de recommencements.
Formée à l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris à la fin des années 1950, elle travaille d’abord comme dessinatrice de mode pour des magazines. À la fin de l’année 1959, elle traverse l’Europe et le Moyen-Orient à bord d’une Renault 4CV avec François de Sainte Marie, pour documenter les conséquences de la révolution irakienne. Le goût du voyage et du témoignage est déjà là. La photographie, elle, viendra un peu plus tard — et en autodidacte.
Montparnasse, les cheminots, Manhattan
Au tournant des années 1970, Madeleine de Sinéty commence à photographier ce qui l’entoure : son quartier de la gare Montparnasse, alors en pleine mutation, puis les derniers mécaniciens des trains à vapeur, dont elle partage le quotidien et les temps de repos. Elle y trouve déjà ce qui deviendra sa signature — une proximité avec ses sujets qui n’a rien d’un simple reportage de passage.
À la même période, elle séjourne à plusieurs reprises à New York avec son futur mari, le journaliste américain Daniel Behrman, rencontré à Paris. Son regard sur les travailleurs du sud de Manhattan porte déjà la même attention aux existences fragiles qu’elle développera, quelques années plus tard, à des milliers de kilomètres de là, dans un village breton.Poilley, ou l’art de rester
En 1972, Madeleine de Sinéty découvre Poilley, un petit village d’Ille-et-Vilaine, entre Avranches et Fougères — quelques centaines d’habitants organisés autour d’un clocher de granit et d’une vingtaine de fermes. Sur un coup de tête, elle s’y installe. Elle y restera jusqu’en 1981, avant d’y revenir régulièrement pendant vingt ans, jusqu’en 2001.
Ce qui distingue son travail à Poilley, ce n’est pas seulement sa durée — c’est sa méthode, ou plutôt son absence de méthode au sens journalistique du terme. Elle ne vient pas prélever des images puis repartir : elle s’installe dans l’ancien logement des postiers, se lie d’amitié avec plusieurs familles, partage leurs repas, aide aux travaux des champs, l’appareil photo au cou. Elle photographie les mariages, les décès, les fêtes, les gestes ordinaires du travail agricole — sans commande, sans distance ethnographique revendiquée. Les habitants ne posent pas : ils continuent de vivre devant l’objectif.
Le résultat est vertigineux :
plus de 50 000 clichés en une décennie, dont 33 280 diapositives couleur et 23 076 négatifs noir et blanc constitueront, au fil des années, l’essentiel de son fonds. Une archive quasi ethnographique, mais habitée — celle d’une artiste qui documente ce qu’elle vit plutôt que ce qu’elle observe.
Rangeley, l’exil et la continuité
En 1978, Madeleine de Sinéty épouse Daniel Behrman. Elle s’installe aux États-Unis en 1980, d’abord en Californie, puis dans le Maine, où elle participe aux ateliers du Maine Photo Workshop aux côtés de Mary Ellen Mark, Lucien Clergue et Arnold Newman. Elle y trouve, à Rangeley, un nouveau territoire de vie rurale à documenter — avec la même patience, le même art de l’immersion. Elle photographiera notamment un bûcheron de Chesterville qui n’utilise que des chevaux de trait pour débarder ses arbres, et sera invitée à photographier un village d’Ouganda sans électricité ni eau courante.
Daniel Behrman meurt en 1990. Madeleine de Sinéty continue de photographier, entre la France et les États-Unis, jusqu’à sa mort le 22 décembre 2011, à Rangeley, des suites d’un cancer du sein contre lequel elle luttait depuis vingt ans.
Une œuvre restée dans l’ombre
De son vivant, le travail de Madeleine de Sinéty est peu montré : quelques tirages noir et blanc exposés à la Bibliothèque nationale de France en 1996, puis au Portland Museum of Art en 2011. L’essentiel de ses diapositives couleur reste inédit. C’est son fils Peter qui, après sa mort, entreprend avec le centre d’art GwinZegal de mettre en lumière ce fonds resté en jachère — un travail qui aboutira en 2021 à l’exposition Un village, coproduite avec le Musée Nicéphore Niépce de Chalon-sur-Saône et le Musée de Bretagne à Rennes.
La rétrospective Une vie, présentée aujourd’hui au Jeu de Paume sous le commissariat de Jérôme Sother et Quentin Bajac, va plus loin : elle donne pour la première fois une vision d’ensemble de soixante années de pratique, entre Montparnasse, Manhattan, les trains à vapeur, Poilley et le Maine. Elle s’appuie aussi sur le journal intime que Madeleine de Sinéty a tenu toute sa vie, dont des extraits sont présentés en contrepoint des images — donnant à voir, derrière chaque photographie, la conscience aiguë qu’avait cette femme de photographier des mondes en train de disparaître, jour après jour, avec un brin de nostalgie.
Ce qui reste
Il y a quelque chose, dans le parcours de Madeleine de Sinéty, qui parle directement à quiconque s’intéresse à la photographie comme trace et comme mémoire. Une œuvre qui ne cherche pas l’esthétisation du monde rural, mais son inscription dans le temps — patiente, non spectaculaire, construite dans la durée plutôt que dans l’instant décisif. À l’heure où l’on redécouvre son travail, quarante ans après ses premières images de Poilley, c’est peut-être cette leçon-là qui résonne le plus fort : certaines archives ont besoin de temps pour révéler tout ce qu’elles contiennent.